Sisyphe

Pour monter nos pierres jusqu’en haut de la colline, nous faisons bien sûr appel aux plus faibles. Les plus forts doivent se reposer. Il ne faut pas qu’ils se fatiguent, sinon ils ne seront plus les plus forts. Ils seront moins plus forts que des moins forts qui se seraient reposés. Et du coup les plus forts ne voudraient plus nous aider à monter les pierres. Tandis que si les plus faibles poussent les pierres, ils sont crevés (c’est une expression) et ils restent juste les plus faibles. Donc ça ne les chamboule pas trop. Donc voilà, pour que les plus forts acceptent d’aider les plus faibles, il faut les laisser se reposer, pendant que les plus faibles font le boulot. C’est simple quand même.

Assemblée générale

Dans un troisième extrait, un homme propose qu’on arrête d’applaudir et de crier, et son intervention est fortement applaudie, les gens criant « Bravo! Bravo! ».

« Prendre la parole sans prendre le pouvoir, une histoire des assemblées antiautoritaire ».
Manon Him-Aquilli

Clic

Comment auriez-vous réagi si, comme moi, une fois dans les toilettes, plongé.e dans le noir et persuadé.e que la lumière se déclenche grâce à un détecteur de mouvement, vous aviez agité les bras en l’air, longuement, comme je l’ai fait, avant de réaliser qu’il y a un interrupteur à côté de vous, sur le mur ?
Moi j’ai pensé à mes ancêtres qui depuis la nuit des temps ont cherché la lumière en s’agitant. Alors qu’il y avait peut-être un interrupteur à côté d’eux, à côté d’elles. On ne sait pas.

Michel

Des gens penchés comme des roseaux,
Loin de leur étang natal.
Des soucieux sans racine,
Des gens comme des roseaux dans le vent à force d’être plié en deux, au fond du trou.
Des gens dans la tourmente des rêves de grisou.
Des gens qui ont grise mine.
Ces gens qui ont construit des montagnes avec les entrailles de la terre.
Et hiver, les enfants descendaient en luge les pistes d’un pays noir en riant.
Un pays alors au sommet.
Un pays qui n’a plus de veines.
Dans ce pays qui n’a plus de chance, on vient de temps en temps serrer une vieille main. La vieille main d’un vieux qui un jour fut un enfant. Un enfant au travail. On vient dire à quel point cet enfant fut une chance pour la nation, une richesse de la nation. On vient lui faire sa fête. La fête du travail de l’enfant. Ah, le temps béni des enfants qui travaillaient pour des adultes qui travaillaient pour ne pas devoir s’occuper des enfants.

Cacahuète

Un enfant faisait semblant d’être une cacahuète mais n’avait pas trouvé de bol. Il passait son temps à errer dans la campagne en roulant sur lui-même. Il apprenait la valeur du temps qui passe, et du temps qui reste aussi.

Cet enfant pleurait souvent, pour un non, ou pour un non. Il était devenu une cacahuète salée. Tu n’es qu’un apéritif lui disait son papa. Tu n’es qu’un snack lui disait sa maman. Tu es la dernière des cacahuètes disait sa sœur, celle dont personne ne veut pour ne pas paraître mal élevé.

Cet enfant riait parfois. Il devenait une cacahuète sucrée. Tu n’es qu’un amuse-gueule disait son père. Tu n’es qu’un oubli quand tout le monde se lève disait sa mère. Tu n’es qu’un détail dans la joie de se revoir disait sa sœur.

Un enfant qui se prenait pour une cacahuète savait qu’il y avait deux parties en lui. Une triste et l’autre joyeuse. Que ces deux parties se tenaient par la main, prenant soin l’une de l’autre.

Une visite

Il y a quelques jours, Tom a perdu son portefeuille en rue, avec cartes de banque, papiers d’identité, permis de conduire… Perdre son portefeuille, c’est embêtant. Ce n’est pas grave, mais ça met Tom mal à l’aise. Il ressent comme un vague sentiment de fragilité.

Ce matin, plus rien à manger. Tom va au magasin avec les 20 euros qu’il lui reste. Chaque fois, Tom la retrouve à l’entrée du magasin. A chaque fois, a
Tom lui demande si elle a besoin de quelque chose. Une fois c’est du pain, une fois c’est de l’eau. Parfois quelque chose à manger tout de suite. Quand Tom lui donne ce qu’elle a demandé, elle dit merci et puis quelque chose que Tom ne comprend pas, avec ses mains jointes. Aujourd’hui aussi, quand Tom arrive au magasin, et ce malgré la perte du portefeuille, il se dirige vers elle et lui demande ce dont elle a besoin. En voyant Tom, elle lui dit que son portefeuille est à la caisse du magasin, qu’elle l’a trouvé sur un passage pour piéton et qu’elle a reconnu Tom sur la photo de la carte d’identité. Qu’elle a remis le portefeuille au gérant du magasin car elle sait que Tom passe là régulièrement. Tom est très soulagé de retrouver son portefeuille.

Elle, elle sera peut-être visée bientôt par une visite domiciliaire, qui sait? Elle ressent peut-être un vague sentiment d’insécurité. Pourtant, sur un passage pour piéton, c’est comme un ange qui est passé pour rassurer Tom. Si ça tombe, elle habite dans un nuage se dit Tom. Or les nuages, ça passe les frontières librement.

Il n’y a rien qu’on devrait faire de manière inhumaine à moins d’être prêt.es à être un jour traité.e de la même manière. Ce qui, certainement, créerait chez nous un léger sentiment d’insécurité.

Hibernation

Je suis chez le coiffeur avec mon fils. C’est pour mon fils, hein, moi c’est plus vraiment nécessaire, ça tombe tout seul. Je regarde, attendri, mon fils qui se fait couper les cheveux. C’est beau. Chez le coiffeur il y a plein de miroir. Je tourne la tête et je me vois, d’un coup. J’ai vraiment une tête de con. J’ai un grand sourire et je regarde mon fils et ses cheveux qui tombe au sol alors que je suis désespéré de perdre les miens. Nous sommes des animaux et des végétaux. Au printemps, mon fils perd ses poils excédentaires et à l’automne, moi je perds mes feuilles.
Papa ours sort ravi de la tanière du coiffeur. Il passe la main dans le doux poil de petit ourson. Petit ourson ramène vieil ours au pays du printemps.

L’écureuil

Dans la vie, on adore se raconter des histoires. On voit des choses incroyables et on en fait des histoires. On les raconte aux adultes, qui nous regardent bizarrement. On dirait qu’ils et elles ne nous croient pas. C’est la meilleure. On dit toujours que la vérité sort de la bouche des enfants. Hier par exemple, on a vu un écureuil qui fumait la pipe sur un éfachau… un échachau… un échafaudage. Bon, on l’a pas vraiment vu. Mais on aurait pu le voir. Pour ça, il aurait suffi qu’il soit là, cet échachau… cet échafau … échafaudage. Parce que comment voulez-vous que l’écureuil qui fume la pipe grimpe tout en haut de… du truc là, s’il n’est pas là, le… le truc. L’échafaudage.

Le lac

Aux abords d’un lac.

Un vent léger parcourt la surface de l’eau, créant des vagues qui viennent terminer leur course sur le rivage boueux. Le vent vient de loin. Il est peut-être chargé de la chaleur d’un désert ou du froid d’un océan. Sa présence ici est le résultat d’un ensemble de mécanismes qui, travaillant de concert, viennent faire danser doucement le lac d’un bout à l’autre de la vallée.

Je jette un caillou dans l’eau. En touchant la surface, le caillou provoque un son et l’onde provoquée par la pierre crée un cercle dans l’eau qui s’éteint rapidement. C’est amusant, c’est facile, et cela donne un résultat immédiat. C’est un jeu d’enfant. Je jette un plus gros caillou et l’effet est carrément impressionnant. La vase du fond du lac remonte à la surface et rend tout trouble. On ne voit plus très clair, et surtout, on ne voit plus le fond. La vue s’arrête à la surface de l’eau qui nous renvoit l’image d’un monde déformé.

Il en va de même de la pensée. Ces jours-ci, nombreux et nombreuses sont celleux qui jettent des pierres dans l’eau.