Une visite

Il y a quelques jours, Tom a perdu son portefeuille en rue, avec cartes de banque, papiers d’identité, permis de conduire… Perdre son portefeuille, c’est embêtant. Ce n’est pas grave, mais ça met Tom mal à l’aise. Il ressent comme un vague sentiment de fragilité.

Ce matin, plus rien à manger. Tom va au magasin avec les 20 euros qu’il lui reste. Chaque fois, Tom la retrouve à l’entrée du magasin. A chaque fois, a
Tom lui demande si elle a besoin de quelque chose. Une fois c’est du pain, une fois c’est de l’eau. Parfois quelque chose à manger tout de suite. Quand Tom lui donne ce qu’elle a demandé, elle dit merci et puis quelque chose que Tom ne comprend pas, avec ses mains jointes. Aujourd’hui aussi, quand Tom arrive au magasin, et ce malgré la perte du portefeuille, il se dirige vers elle et lui demande ce dont elle a besoin. En voyant Tom, elle lui dit que son portefeuille est à la caisse du magasin, qu’elle l’a trouvé sur un passage pour piéton et qu’elle a reconnu Tom sur la photo de la carte d’identité. Qu’elle a remis le portefeuille au gérant du magasin car elle sait que Tom passe là régulièrement. Tom est très soulagé de retrouver son portefeuille.

Elle, elle sera peut-être visée bientôt par une visite domiciliaire, qui sait? Elle ressent peut-être un vague sentiment d’insécurité. Pourtant, sur un passage pour piéton, c’est comme un ange qui est passé pour rassurer Tom. Si ça tombe, elle habite dans un nuage se dit Tom. Or les nuages, ça passe les frontières librement.

Il n’y a rien qu’on devrait faire de manière inhumaine à moins d’être prêt.es à être un jour traité.e de la même manière. Ce qui, certainement, créerait chez nous un léger sentiment d’insécurité.

Hibernation

Je suis chez le coiffeur avec mon fils. C’est pour mon fils, hein, moi c’est plus vraiment nécessaire, ça tombe tout seul. Je regarde, attendri, mon fils qui se fait couper les cheveux. C’est beau. Chez le coiffeur il y a plein de miroir. Je tourne la tête et je me vois, d’un coup. J’ai vraiment une tête de con. J’ai un grand sourire et je regarde mon fils et ses cheveux qui tombe au sol alors que je suis désespéré de perdre les miens. Nous sommes des animaux et des végétaux. Au printemps, mon fils perd ses poils excédentaires et à l’automne, moi je perds mes feuilles.
Papa ours sort ravi de la tanière du coiffeur. Il passe la main dans le doux poil de petit ourson. Petit ourson ramène vieil ours au pays du printemps.

L’écureuil

Dans la vie, on adore se raconter des histoires. On voit des choses incroyables et on en fait des histoires. On les raconte aux adultes, qui nous regardent bizarrement. On dirait qu’ils et elles ne nous croient pas. C’est la meilleure. On dit toujours que la vérité sort de la bouche des enfants. Hier par exemple, on a vu un écureuil qui fumait la pipe sur un éfachau… un échachau… un échafaudage. Bon, on l’a pas vraiment vu. Mais on aurait pu le voir. Pour ça, il aurait suffi qu’il soit là, cet échachau… cet échafau … échafaudage. Parce que comment voulez-vous que l’écureuil qui fume la pipe grimpe tout en haut de… du truc là, s’il n’est pas là, le… le truc. L’échafaudage.

Le lac

Aux abords d’un lac.

Un vent léger parcourt la surface de l’eau, créant des vagues qui viennent terminer leur course sur le rivage boueux. Le vent vient de loin. Il est peut-être chargé de la chaleur d’un désert ou du froid d’un océan. Sa présence ici est le résultat d’un ensemble de mécanismes qui, travaillant de concert, viennent faire danser doucement le lac d’un bout à l’autre de la vallée.

Je jette un caillou dans l’eau. En touchant la surface, le caillou provoque un son et l’onde provoquée par la pierre crée un cercle dans l’eau qui s’éteint rapidement. C’est amusant, c’est facile, et cela donne un résultat immédiat. C’est un jeu d’enfant. Je jette un plus gros caillou et l’effet est carrément impressionnant. La vase du fond du lac remonte à la surface et rend tout trouble. On ne voit plus très clair, et surtout, on ne voit plus le fond. La vue s’arrête à la surface de l’eau qui nous renvoit l’image d’un monde déformé.

Il en va de même de la pensée. Ces jours-ci, nombreux et nombreuses sont celleux qui jettent des pierres dans l’eau.

Improvisée

Exposer une matière, source de réflexion, ni plus, ni moins. Applaudir l’ensemble des personnes ayant créé conjointement un moment de théâtre, et donc, reconnaitre au public une part pleine d’interprétation du spectacle, qui plus est, improvisée. Est-ce que la politique pourrait s’inspirer de l’art pour mieux se conduire ? Y aurait-il cette idée fausse que la politique est une science exacte, qui règle les détails d’un monde qui est tel qu’il est, considérant comme anormale les situations imprévues, qui constituent pourtant le centre de gravité des vies que le pouvoir prétend organiser ?

La vie est pleine d’exemples de vie qui peuvent éclairer ceux et celles qui s’en sont exclu.es. Partager un gâteau, ce n’est pas le découper. C’est reconnaitre la part qui nous revient et celles qui reviennent aux autres. Voilà une définition qui plaira aux puissants. Mais est-ce que cette phrase peut nous parler du partage des richesses sans nous parler aussi de l’exercice du pouvoir.

Mémoires

« Nous aurions donc fait tout ce chemin pour acquérir une âme pour rien ? Tout ça pour faire du déni notre marque de fabrique ? Que n’avons-nous laissé cette âme à d’autres vivantes et vivantes ? »

in « Mémoires de Noé », Chapitre III, « Tous en kayak, toutes en pédalo »

CQFD

J’ai appris que nous nous envisageons tous et toutes avec 10 ans de moins que notre âge réel. Moi, je me rends compte que c’est mon moi de 10 ans plus jeune que moi qui se voit avec 10 ans de moins. Comme cette personne est restée un ado attardé, je comprends mieux ma façon de fonctionner. Et mon acné récente.

Toto est un vieux con. CQFD.

Chaperon

Un vieux con sommeille en moi. Il m’accompagne à la piscine. Il me pique mon maillot et mon bonnet et va faire quelques longueurs en râlant parce qu’il y a trop de monde, pendant que moi, je l’attends, nu, dans la cabine. Je sifflote. Je sifflote. Quand il revient, je reprends mes affaires et je rentre chez moi.
Je lutte contre le vieux con qui est en moi.

Un homme d’un certain âge va porter des galettes à sa maman. Mais il ne doit surtout pas traverser le bois. Il lui faut prendre un chemin plus sûr, mais plus long. A l’orée de la forêt, l’homme rencontre un vieux con. Attention, homme, les vieux cons te proposeront toujours un raccourci.

Icare

Gérold avait construit une maison si haute que de la terrasse placée sur le toit, on aurait pu sans doute admirer le plus beau des paysages. Sauf que le voisin d’à côté a depuis construit une maison plus haute. Et la voisine « sud » une autre, encore plus haute. Et le couple à l’est une toujours plus haute encore. Personne n’y voit plus rien. Ni l’horizon caché par les maisons plus gigantestques que celles qui avaient été un jour, un jour à peine, les plus gigantesques. Ni les oiseaux qui restent où ils doivent, à hauteur d’oiseaux. Ni la cime des arbres, cachées par les nuages qu’on a depuis longtemps dépassés. On sent la cire fondre puisque le soleil cogne. En bas, tout en bas, point de mer, mais le béton des rues.